Un monstre de six mètres, un moteur d'avion sous le capot et un éléphant dressé sur le radiateur. Cent ans après sa naissance, la Type 41 Royale demeure le monument le plus démesuré de l'histoire automobile.
Juin 1926. Outre-Manche, la presse murmure déjà l'existence d'un fantôme mécanique d'une opulence inouïe. On l'appelle alors « The Golden Bugatti ». Ettore Bugatti n’a qu'une idée en tête : dessiner une voiture affranchie de toute contrainte économique ou technique, une monture réservée aux têtes couronnées de la planète.
Le résultat dépasse l'entendement. Avec ses 4,30 mètres d'empattement et son huit-cylindres gargantuesque de 12,8 litres — dérivé de l'aviation —, la Type 41 déplace ses 3,5 tonnes à plus de 200 km/h. Une prouesse ahurissante pour l'époque. Mais la Grande Dépression pointe son nez et le marché s'effondre. Seuls six exemplaires verront le jour, tous uniques, façonnés par les plus grands carrossiers du moment : Weymann, Binder, Park Ward, ou par le coup de crayon de son propre fils, Jean Bugatti.

Chaque châssis raconte une obsession du détail. Pour le premier client privé, le magnat du textile Armand Esders, Jean Bugatti dessine un roadster épuré… sans aucun phare, le propriétaire refusant catégoriquement de rouler la nuit. Pour le volant, Ettore va jusqu’à faire concevoir neuf chronographes sur mesure par la maison Breguet.
Le chef-d'œuvre de la lignée reste sans doute le Coupé Napoléon, la voiture personnelle d'Ettore Bugatti. Avec son toit vitré baignant l'arrière de lumière et son habitacle chauffeur ouvert sur les éléments, elle incarne la symbiose parfaite entre la fureur mécanique du père et l'élégance poétique du fils.
Le retour aux sources à Molsheim
En septembre dernier, le miracle s'est produit lors du Festival Bugatti. Trois de ces monstres sacrés sont revenus sur leurs terres d'origine. Aux côtés du mythique Coupé Napoléon prêté par la Collection Schlumpf de Mulhouse, les passionnés ont pu admirer le modèle Binder venu de Wolfsburg et la majestueuse limousine Park Ward.
S'il n'a jamais été le succès commercial escompté dans les années 1930, le « titan de Molsheim » a conquis une tout autre éternité : celle de la rareté absolue. En 1987, l'un des modèles était adjugé chez Christie's pour 5,5 millions de livres, un record mondial à l'époque.
Cent ans plus tard, de la Veyron à la récente Tourbillon, l'esprit de la Royale hante toujours les ateliers alsaciens. Une quête permanente où l'excès devient un art.


